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Brève Biographie

Sylvia Bercovitch Ary est née le 15 avril 1923 à Moscou, aînée d'un jeune couple, le peintre Alexandre Bercovitch et Bryna Avrutick, étudiante en Art dramatique qui devint par la suite
une journaliste engagée. Marxiste convaincue, celle-ci manifeste son adhésion politique en prénommant sa fille cadette Ninel (anagramme de Lénine) et son fils, né plus tard à MontréaL Sacvan (abréviation de Sacco et Vanzetti).

Dès 1922, Alexandre part pour le Turkestan où le gouvernement soviétique l'envoie enseigner dans une école d'Arts plastiques nouvellement instituée. Bryna, enceinte de son premier enfant, le rejoint plus tard. Peu après la naissance de Ninel, en 1925, Alexandre perd son emploi, probablement en raison de l'ardeur politique de Bryna dans une région où les tsaristes (les « Blancs ») étaient encore assez influents. Alexandre peint sans relâche, mais la famille n'a plus de quoi subsister. En outre, son origine juive la confrontant à l'antisémitisme ambiant, la petite famille se résoudra à émigrer.

Les trois frères de Bryna, émigrés depuis la Révolution de 1917, sont alors installés à Montréal. Ils font venir le jeune couple avec ses deux enfants, les sauvant ainsi de la misère. En 1926, admis au Canada, ils s'installent à leur tour à Montréal. Mais le couple se sépare rapidement. Bryna trouve un emploi d'enseignante dans une école juive dirigée par l'un de ses frères tandis que Sylvia, qui n'a que quatre ans, s'occupe de sa jeune soeur. La mère et ses deux fillettes occupent une chambre dans l'école, ce qui occasionne de nombreux déplacements car l'école emménage à diverses reprises dans de nouveaux locaux. Quant à Bryna, outre son enseignement, elle milite activement au mouvement marxiste. Alexandre, lui, travaille pour une compagnie assurant la décoration des églises et des synagogues, ce qui l'amène à voyager constamment à travers tout le Canada, aussi ne voit-il que rarement ses deux fillettes.

Naissance d'une vocation

Un jour, alors que Sylvia n'est encore qu'une enfant, Alexandre l'emmène dans la chambre qu'il occupe lorsqu'il séjourne à Montréal. C'est là qu'elle découvre à la fois l'univers de la peinture et tout un monde exotique: les nombreuses œuvres qu'il a exécutées lorsqu'il était au Turkestan émergeant des fumées d'encens dont il aime s'entourer ... C'est une révélation. Malgré son jeune âge, elle en est profondément marquée et elle prend conscience du pouvoir de la peinture qui peut créer un monde fabuleux. Dès lors, la petite fille émerveillée voudra peindre et l'on peut avancer l'idée que sa vocation est née de cette première rencontre avec la peinture.

Le couple reprend la vie commune en 1932, Sylvia a alors neuf ans et, un an plus tard, en
1933, naît son jeune frère, Sacvan. Ils habitent alors un petit logement rue de Bullion. Alexandre gagne tant bien que mal sa vie en tant que décorateur de salles de théâtre ou de cinéma, peintre d'enseignes. Il doit même, pour joindre les deux bouts, faire des travaux de peinture pour des commerces, y compris des magasins d'alimentation.
La vie est très dure pour toute la famille qui vit au jour le jour, connaît la pauvreté et est contrainte à de constants déménagements faute de pouvoir assumer le loyer; ils doivent parfois se réfugier dans des taudis. Ces difficultés ont des répercussions sur le couple qui connaît de nouvelles tensions. Cependant, Alexandre pratique toujours, parallèlement, son art.

Durant ses années d'écolière, Sylvia Ary réside rue Saint-Dominique, au centre-ville de
Montréal, dans un quartier modeste, essentiellement occupé par des immigrants d'Europe de l'Est. Elle fréquente l'école anglaise puisque seule la Commission scolaire protestante, fondamentalement anglophone, pouvait alors accueillir, outre les Protestants, les enfants de confessions autre que catholique.
La famille vit toujours très modestement. Depuis le grand krach de 1929, la vie ne cesse de devenir de plus en plus difficile pour tout le monde, à fortiori pour les nouveaux immigrés.
Alexandre Berkovitch devient professeur de dessin et, plus tard, Bryna, collabore à un journal publié en yiddish.
Voulant imiter sa mère, la jeune Sylvia s'essaye à la poésie, mais ce n'est pas vraiment sa voie. En revanche, vers l'âge de douze ans, elle entre à l'école d'Arts plastiques fondée par le docteur Norman Bethune pour les jeunes de familles démunies désireux d'apprendre un art, et manifeste un talent précoce.
Elle fréquente cette école assidûment, tous les samedis, après la semaine d'école régulière.

Années de formation

Très vite, Sylvia présente des dons pour lapeinture. « Peindre», dira-t-elle plus tard, «c'estune joie presque physique. » Elle commenceson apprentissage avec le maître de dessin
Fritz Brandtner. À l'âge de quatorze ans, elle remporte le premier prix au concours de dessin pour enfants à travers tout le Canada (1937).
Cependant elle n'effectuera pas le voyage à Paris qui sanctionne le prix: un séjour d'une semaine dans la capitale française pour visiter l'Exposition Universelle. Les ressources familiales ne lui permettent pas d'assumer le coût du voyage et peut-être aussi l'âge de la candidate que sa famille ne peut accompagner. Le prix sera converti en une somme d'argent qui sera bien utile à la famille.
Durant ces années d'adolescence, elle peint ce qu'elle a sous les yeux: une vue sur une courette depuis sa fenêtre, les gens qui l'entourent, des scènes familiales. On voit que dès ses débuts, elle est fascinée par les personnages. Curieusement, son père s'oppose violemment à cette tendance et cherchera à la décourager par tous les moyens. Il agira de la même façon plus tard avec son fils lorsque celui-ci sera à son tour tenté par la peinture. Néanmoins, Sylvia persiste: sa vocation sera la plus forte.
C'est à Baron Byng High School qu'elle rencontre Ann Savage, alors professeur de dessin dans cette école, qui l'encourage vivement dans sa voie et c'est grâce à cette dernière qu'elle poursuit sa formation artistique au musée des Beaux-Arts de Montréal. Elle y suit les cours d'Ann Savage et d'Edwin Holgate, peintres bien connus dans le milieu artistique. Elle aura aussi pour maître Will O'Gilvie, qui fut pour elle un excellent professeur. Ensuite, elle travaillera sous la direction d'Albert Bumouchel qui l'intéressera à la technique de l'eau-forte à l'Institut d'Arts Graphiques, toujours à Montréal. Un autre aspect de sa personnalité se fait jour dès ces années d'apprentissage: la recherche, le goût de l'expérimentation. Aussi s'initie-t-elle à toutes sortes de formes picturales et de techniques: fusain, pastel, encre, aquarelle, peinture à l'huile; mais aussi gravure sur cuivre, lithographie, eau-forte, etc. Plus tard, elle utilisera des techniques mixtes et l'acrylique. Elle s'essayera également à la sculpture. De même, elle sera tentée d'essayer divers supports, bien entendu les supports traditionnels: papier, toile, carton et plus tard le massonite (bois aggloméré), le plexiglas; mais également des supports originaux comme les éventails: la forme de l'éventail et surtout ses plis lui permettront des effets bien spécifiques et une atmosphère particulière. Notons enfin, dans les années 1990, l'utilisation de la soie dont elle tirera des effets oniriques. Elle aura l'idée de les faire monter sur de grands cadres de bois articulés pour en faire des paravents aux couleurs chatoyantes. Ces triptyques de soie translucide reprennent certains de ses thèmes favoris et, quel que soit le support ou le media employés, la touche de l'artiste est toujours bien présente et parfaitement reconnaissable.

Une vie consacrée à la peinture

Conformément à la tradition de l'époque et plus probablement encore pour échapper au milieu familial, toujours en proie aux embarras pécuniaires et aux dissensions qui en résultent, jeune encore puisque'lle n'a que dix-sept ans, elle épouse Solomon Ary, également issu d'une famille de Juifs immigrés, mais de Pologne. Ce mariage sera désapprouvé par ses parents, et particulièrement par son père qui s'y opposera avec une grande violence. Ce sera d'ailleurs la cause de la rupture définitive de ses parents en 1941 ou 1942 et le jeune frère de Sylvia est alors recueilli dans des foyers d'adoption. Sylvia et Solomon Ary auront quatre enfants, deux filles et deux garçons: Rachel, Malka, Isaac et
Alexandre, ainsi que plusieurs petits-enfants et, plus tard encore, des arrière-petits-enfants.
Cette nombreuse descendance lui sera une source constante de sujets pour ses portraits, son genre de prédilection avec les oeuvres d'imagination.
Parmi ces portraits de famille figure le Garçon à la Casquette (2002, Planche 1), un portrait de son petit fils, Elijah Ary, qu'elle avait également dépeint portant ses robes de moine tibétain dans Tenzin (1995, fig. 6)
Cependant, malgré ses contraintes familiales, Sylvia Ary n'arrête pas de peindre. On constate que, déjà, non seulement les personnages l'intéressent, mais aussi les relations entre eux, et l'un de ses sujets d'inspiration sera les groupes de personnages et les scènes, qu'il s'agisse de scènes de rue ou de thèmes comme, par exemple, celui qui dominera la fin des années 1970: Les Comédiens 1 Actors. En tout état de cause, c'est une portraitiste hors pair et elle a exécuté un très grand nombre de portraits: modèles anonymes mais présentant toujours beaucoup de caractère ou personnalités connues du monde du spectacle ou de la littérature. Notons au passage le portrait au pastel qu'elle fit, alors qu'elle n'avait pas encore atteint la trentaine, d'Isaac Bashevis Singer (Prix Nobel de littérature) qui fréquentait alors sa famille et qu'elle lui offrit. Elle a aussi réalisé le portrait d'un autre ami de la famille, le célèbre poète Itzik Manger (fig. 2). On ne saurait omettre ses nombreux autoportraits dont le remarquable Autoportrait au chapeau noir / Self-Portrait in a Top Hat (fig. 1).
Ayant par ailleurs un goût prononcé pour la littérature et plus particulièrement pour la poésie elle composera des séries d'illustrations d'oeuvres littéraires. Signalons ici les dix superbes illustrations de La Tempêtede Shakespeare, les neuf tableaux au fusain et pastel illustrant
Les Fleurs du Mal de Baudelaire (1971), les aquarelles illustrant les Ballades du poète Itzik
Manger (1976, fig. 2), les huiles sur plexiglas du Kubla Khan de Coleridge (1980), et les nombreuses illustrations à l'aquarelle des œuvres de Bashevis Singer exposées en 1981 dont
A Tale of Two Liars / Le Conte des deux menteurs (1979, aquarelle sur papier, 23 x 31 cm, fig. 3).
Mentionnons aussi que le Musée des Prix Nobel en Suède lui a demandé de présenter trois de ces dernières ainsi que le portrait de l'auteur. Une petite anecdote amusante au sujet de l'une des illustrations des Ballades d'Itsik Manger nous révèle un aspect de la personnalité de l'artiste. La collection avait été confiée à une institution montréalaise et était interdite de prêt. Lorsqu'une troupe de danse de Boston monta un spectacle ayant pour thème ces ballades, elle voulut utiliser quelques unes de ces illustrations pour le décor du spectacle et l'institution consentit malgré tout à en prêter quelques unes. Or l'une d'entre elle disparut, volée sans doute par quelque amateur ... Sylvia Ary, extrêmement embarrassée vis à vis de l'institution, n'hésita pas longtemps: elle refit le tableau en question, disant, « après tout, c'est un original puisqu'il est exécuté par l'artiste même!»
Elle a gardé de ses fréquents séjours à San Miguel de Allende au Mexique, une première fois en 1986, puis tous les hivers de 1990 à 1995, un goût pour les paysages lumineux et les objets colorés: de nombreuses natures mortes, fort originales, illustrent cette tendance notamment les masques, les poupées et les oiseaux, les fleurs aux couleurs éclatantes. Son Autoportrait dans un miroir mexicain (1995, acrylique sur toile, 51 x 51 cm) illustre bien cette veine.
Depuis quelques années (2002-2003), outre les natures mortes et les portraits qui constituent son mode d'expression privilégié, elle peint des miniatures à l'huile sur papier fort (7 x 11 cm) qui l'amènent à reprendre certains thèmes de prédilection comme les Comédiens, les illustrations d'oeuvres poétiques...
Dès 1950, Sylvia Ary présente sa première exposition en solo. À compter de cette période et jusque dans les années 1990, elle travaille avec acharnement, offrant une production abondante qui sera présentée lors d'expositions en groupe ou en solo, et ceci de manière très régulière. Sa notoriété dépassera le milieu montréalais puisqu'elle exposera ensuite à Québec, à Toronto, à Winnipeg, à New York et en Californie. À présent, elle continue de peindre assidûment et avec le même élan, cependant elle a renoncé aux expositions qui sollicitent une trop grande énergie et requièrent un temps qu'elle préfère consacrer à sa passion, sa raison de vivre: la peinture. En 1960, elle obtient le premier Prix lors de l'Exposition d'Art de Saint-Laurent. Et en 1968, ce sera le premier Prix international de miniatures d'eau-forte décerné par le Pratt Institute de New York.
La consécration lui viendra par l'acquisition de certaines de ses oeuvres par le Musée national des Beaux-Arts du Québec (où l'on peut voir Le Peintre et son Modèle / Artist and Model, une oeuvre importante de Sylvia Ary), l'Hôtel de ville de Laval et de nombreuses bibliothèques à Montréal. Certaines de ses oeuvres sont exposées dans plusieurs institutions comme dans des collections particulières au Canada (LavaL Moncton, Montréal, Québec, Toronto et Vancouver), aux États-Unis (Austin au Texas, Boston, Cambrige, New York et San Francisco), en Europe: à Londres et à Paris ainsi qu'en Israël (Université Hebraïque, Jérusalem).

 

 

Source: Andrée Le Guillou, "The Art of Sylvia Ary Peintre " Edité par Sacvan Bercovitch, Goose Lane Publications, 2008, p. 5-9)